9 juillet 2014. Gaza est bombardée. Les morts s’accumulent et, comme toujours, la violence déborde très vite les frontières. Sur les réseaux, certains Israéliens se prennent en photo avec une pancarte : « Mort aux Arabes ». En réponse, d’autres crient « Mort aux Juifs ». La mécanique est connue. La haine appelle la haine, et chacun se persuade que sa colère est légitime parce qu’elle répond à celle de l’autre.
Mais ce piège est aussi ancien que les conflits eux-mêmes. Car quand un slogan raciste devient la réponse à un autre slogan raciste, la réalité disparaît. Il ne reste plus qu’une guerre entre identités imaginaires : “les Arabes”, “les Juifs”, deux abstractions qui remplacent des peuples réels, des vies réelles, des histoires réelles.
Ce langage n’explique rien. Il sert seulement à masquer ce qui se passe réellement.
Car ce qui se joue à Gaza n’est pas une querelle éternelle entre deux religions, ni une haine ancestrale entre deux peuples. C’est un conflit historique, politique, territorial, né de la colonisation, de l’occupation, de l’expropriation et de décennies de guerre. Réduire cette réalité à une opposition entre “Arabes” et “Juifs”, c’est précisément ce que veulent les discours les plus extrêmes : transformer une situation politique en affrontement absolu entre deux identités.
Et lorsque ce glissement se produit, il devient presque impossible de penser.
Alors certains invoquent Gandhi. On me l’a dit : « Gandhi est mort. » Comme si l’idée de non-violence était naïve face à la brutalité du monde. Mais le problème n’est pas de savoir si Gandhi est vivant ou mort. Le problème est que les idées seules ne suffisent pas à arrêter les bombes.
Les idées survivent aux hommes, c’est vrai. Mon grand-père est mort pour l’idée de liberté. Le prophète de l’islam est mort, mais son message continue d’exister. Pourtant aucune idée, même la plus noble, ne peut remplacer la réalité des rapports de force, des armées, des États et des intérêts qui façonnent ce monde.
C’est là que commence l’erreur la plus fréquente : croire que la violence disparaîtra si les hommes changent simplement leur cœur. L’histoire montre autre chose. Les conflits cessent rarement parce que les hommes deviennent soudain meilleurs ; ils cessent lorsque les conditions matérielles qui les produisent disparaissent.
C’est pourquoi la haine raciale est une impasse totale. Dire « mort aux Juifs » ou « mort aux Arabes » ne fait que servir ceux qui veulent transformer un conflit politique en guerre de civilisations. Et dans cette guerre imaginaire, il n’y a plus ni justice ni vérité, seulement des camps fermés sur eux-mêmes.
Le Juif n’est pas mon ennemi. Pas plus que l’Arabe ne l’est pour un Juif. Avant ces identités, il y a des êtres humains pris dans des structures politiques qui les dépassent. Confondre les peuples avec les gouvernements, les religions avec les armées, les croyants avec les États, c’est précisément ce qui nourrit les pires catastrophes de l’histoire.
La religion elle-même n’échappe pas à cette contradiction. Elle peut être utilisée pour rassembler les hommes, ou pour les diviser. Le même texte peut nourrir la compassion ou justifier la violence. Tout dépend de la manière dont il est mobilisé dans le monde réel.
En ce mois de ramadan, beaucoup parlent de foi, de paix, de prière. Ces gestes ont leur place. Mais ils ne doivent pas servir à masquer la réalité : des enfants meurent, des familles sont détruites, des villes sont bombardées. Les prières ne remplaceront jamais la justice.
Et pourtant, au milieu de ce chaos, une chose reste possible : refuser de transformer les victimes en ennemis abstraits. Refuser la logique des slogans racistes. Refuser de croire que la violence des États peut être résolue par la haine des peuples.
La paix ne naîtra pas des illusions, mais elle ne naîtra pas non plus de la haine.
Et tant que des hommes préféreront crier « mort à… » plutôt que de regarder la réalité en face, les bombes continueront de tomber.

Laisser un commentaire