Je vais bientôt me marier.
Comme tout Algérien qui se respecte, j’ai demandé à ma mère de me trouver une femme. Mes critères ne sont pas compliqués : jeune et jolie. Ma mère, elle, rajoute toujours la même chanson : une fille de bonne famille, gentille, intelligente, respectable. Comme si elles étaient toutes sorties du même moule et qu’il suffisait de bien choisir l’étiquette.
Je m’en fous un peu, pour être honnête. La famille, la classe sociale, la réputation, tout ça, ce sont des décorations qu’on accroche au cou des gens pour mieux les vendre. D’après mon expérience, la majorité des filles que j’ai connues dans cette ville fonctionnent à peu près de la même manière, alors j’ai choisi d’avoir des critères simples. Ça ne changera pas grand-chose. Le mariage, ici, n’est qu’un protocole. Un passage obligé. Une pièce qu’on joue sérieusement parce que tout le monde avant nous l’a jouée.
Au fond, chacun y va pour ses raisons. Les hommes veulent sortir du cocon familial, respirer un peu, avoir enfin l’illusion de l’indépendance. Les femmes veulent des enfants avant que les gens commencent à parler, ou que les mêmes gens parlent encore plus. L’amour, lui, reste un mot qu’on prononce à voix basse, ou qu’on évite. Presque personne n’ose dire qu’il s’est marié par amour. Ça ferait tache. Ça salirait la réputation de la mariée. Une fille de bonne famille ne fréquente pas les hommes avant le mariage. Officiellement, bien sûr. Officiellement, tout le monde est vierge, propre, sage et destiné au bonheur.
Nous sommes en 2013, et pourtant ce théâtre continue.
Pendant longtemps, cette hypocrisie me dégoûtait. Maintenant, je vais moi-même entrer dans la pièce. Faire des enfants, faire plaisir à la famille, donner enfin à mes cousins et cousines une occasion de manger, rire et danser un peu. Quand je disais que je ne voulais pas me marier, ils éclataient tous de rire, comme si je venais de sortir une blague mascarienne. Pour eux, le mariage est inévitable. Comme la mort.
Alors oui, je vais me marier.
Mais autrefois, j’ai aimé.
Et ça m’a appris une seule chose : le destin n’est pas entre nos mains. C’est nous qui sommes entre les siennes.
Je l’ai rencontrée à seize ans. Deux lycéens algériens, même milieu, même décor, même innocence. Au début, ce n’était rien. Une petite histoire. Les gens trouvaient ça mignon. Nous aussi, sans doute. Puis les années ont commencé à passer, et avec elles la société est entrée dans notre histoire comme elle entre toujours : d’abord en plaisantant. Une remarque, un regard, une mise en garde, une rumeur. Chez nous, l’oppression commence souvent avec un sourire.
Elle avait un frère. Un père. Un nom à protéger. Chez nous, aimer est autorisé de loin. Ça fait vivre les opérateurs mobiles et enrichit les vendeurs de cartes de recharge. On aime à distance, à voix basse, avec prudence. Mais aimer n’est pas une chose qu’on dresse. Le verbe aimer n’obéit pas. C’est un animal sauvage. Et quand il décide de vous exploser à la gueule, il ne demande l’autorisation de personne.
Nous nous sommes aimés neuf ans.
Neuf ans à vivre dans l’ombre.
Neuf ans à surveiller les regards.
Neuf ans à transformer notre jeunesse en prison.
Le secret le mieux gardé est toujours celui que tout le monde connaît. C’était notre cas. Tout le monde savait. Personne ne disait rien. Et c’est justement comme ça qu’on étouffe les gens chez nous : sans rien dire.
Ces années étaient les plus belles de notre vie. Et elles nous ont été volées.
Je ne regrette rien de ce que nous avons vécu. Même le manque. Même la peur. Même l’humiliation. Même la fatigue. Je ne regrette rien.
Mais un jour, tout s’est arrêté.
L’espoir est criminel. Il accompagne l’amour jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce que la réalité lui mette enfin une balle dans la nuque.
Elle allait se marier.
Pas avec moi.
Avec un autre. Un homme qui, lui, pouvait lui offrir ce que je n’avais pas encore : l’argent, la sécurité, la tranquillité sociale, l’approbation des familles, le silence des voisins. Elle avait vingt-cinq ans. C’était la limite. L’âge à partir duquel une femme cesse d’être une promesse pour devenir un problème.
Le garçon qui l’aimait est mort le jour de son mariage.
Après ça, j’ai traversé mon désert.
Puis, comme disent si bien mes proches, j’ai “réussi”. Deux ans ont suffi pour monter une entreprise et faire un chiffre d’affaires important. Réussir est un mot que je respecte trop pour l’utiliser ici. Ce que j’ai fait n’a rien d’une réussite. C’est mon instinct de survie qui s’est mis au travail. Rien de plus. Le système est corrompu, mais il n’est pas incompréhensible. Il suffit de le comprendre pour le gravir.
À part le travail, je n’avais rien.
Le vide me tenait compagnie tous les jours. C’était mon seul ami. Le seul à m’accepter sans poser de questions.
Trois ans avaient passé depuis son mariage et son souvenir hantait encore mes nuits. Après chaque journée de merde, je finissais au Méridien d’Oran. La clientèle du bar venait d’un monde différent du mien. Rien d’enviable, mais au moins j’étais sûr de n’y croiser aucune connaissance. C’était mon luxe à moi : pouvoir boire seul sans avoir à expliquer ma solitude.
Assis sur la terrasse, je regardais les nouveaux riches rivaliser d’intelligence sur le football européen comme s’ils avaient eux-mêmes signé les contrats des joueurs. Quand ils disent “nous avons acheté ce joueur”, on a presque envie de les féliciter pour leur sens de la négociation. Leurs femmes, elles, étaient assises là, décoratives, lisses, condescendantes, comme sorties d’un catalogue de confort social.
J’aimais venir ici pour les détester.
Je ne leur en voulais pas vraiment. J’aimais juste ce que leur vue réveillait en moi.
Ce soir-là, je finissais mon troisième verre quand je l’ai vue.
Rien de spécial au premier regard. Une femme de pseudo-riche comme les autres. Le genre à s’être liée à un homme qu’elle n’aime pas, mais qui lui garantit une place confortable dans la société. Une femme dont la beauté ne servait qu’à aggraver l’inutilité. Je la regardais avec ce mélange de mépris et de curiosité que provoquent parfois les gens qu’on croit déjà avoir compris.
Elle était à un mètre de moi.
Elle ne m’a pas regardé une seule fois.
Alors je l’ai abordée.
— Quelle belle nuit, n’est-ce pas ?
Je regardais la mer en disant ça, comme si j’étais un homme capable de poésie sincère.
Elle a répondu sans me regarder :
— Je la trouve triste.
Et là, j’ai senti quelque chose se déplacer en moi.
Je ne savais plus quoi répondre. Elle trouvait la nuit triste. Et moi, soudain, je la trouvais plus triste que la nuit elle-même. Cette seule phrase avait suffi à fissurer ce que j’avais préparé contre elle. Sa tristesse la rendait plus belle encore. D’une beauté presque insupportable.
Nous avons parlé. Je ne me souviens plus de tout. Je me souviens seulement du moment où elle s’est approchée. Son visage était si près du mien que je sentais son souffle. Puis ses lèvres. Une seconde. Peut-être deux. Mais dans cette seconde, tout s’est remis à vivre en moi comme une vieille plaie qu’on croyait fermée.
Sa chaleur. Son odeur. Sa présence. Tout est revenu d’un seul coup. Le désir, bien sûr. Mais pas seulement. Le manque. L’absence. La mémoire. La vieille douleur.
Quand j’ai rouvert les yeux, elle était encore là. Son corps contre le mien. Ses grands yeux me regardaient avec une peur que je comprenais déjà.
Puis elle s’est précipitée vers l’intérieur du bar.
Je l’ai suivie des yeux. Il était là. Son mari. Derrière la baie vitrée. La calvitie naissante, le visage fermé, ce genre d’homme qui croit posséder ce qu’il paie.
Je suis resté figé un instant. Puis j’ai compris que je ne pourrais plus jamais la regarder comme avant. Tout ce que j’avais fabriqué pour la mépriser venait de s’effondrer. Ces trois années passées à haïr son ombre venaient de s’évaporer. Le monde basculait encore une fois, et cette fois je n’avais pas la force de faire semblant.
Je me suis levé.
Je voulais aller vers elle. Dire quelque chose. Faire ce qui devait être fait. Je ne sais pas quoi exactement. Mais je savais que je ne pouvais pas rester à ma place comme un type raisonnable. La raison n’avait plus aucun droit sur cette seconde.
Le silence s’était installé dans le bar. Même la musique semblait attendre.
J’ai fait quelques pas.
Puis la douleur est arrivée.
Un éclair froid dans le ventre.
Je me suis arrêté net. J’ai baissé les yeux. Le couteau était planté là. La lame, glacée. Le mari jaloux m’avait ouvert comme on ouvre un animal gênant. Je crachai du sang. Tout se mit à bouger autour de moi. Les cris. Les chaises. Les visages. Le bordel.
Et au milieu de tout ça, elle.
Ses yeux écarquillés. Son visage figé. Sa peur.
J’étais bien là où j’étais.
Je l’ai regardée et j’ai souri.
— L’amour n’est qu’un instant… la mort aussi.
J’ai repris mon souffle comme j’ai pu.
— Mais la souffrance dure plus longtemps. À Dieu, ma belle.
Le dernier visage que j’ai vu était le sien.
Triste.
Et cela me rendait heureux.
Parce que je voulais la voir souffrir.
Et je l’ai vue souffrir.
Laubodile

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