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Sans foi ni loi

Elle était assise sur la terrasse d’une cafétéria parisienne, dégustant un cocktail exotique. Elle était d’une beauté peu commune. De longs cheveux châtains, une robe d’été assez courte pour laisser deviner les courbes de ses jambes. Elle feuilletait distraitement les pages d’un livre qu’elle venait d’acheter. Il était encore intact. À ses pieds traînaient plusieurs sacs, dont celui de la FNAC.

J’ai reconnu la couverture du livre : la dernière publication d’un écrivain célèbre. L’affiche de son roman était partout : bus, cinéma, vitrines du centre-ville. Le genre de littérature que j’avais toujours eu du mal à digérer. Ces histoires d’amour commerciales à la Notebook, destinées à faire rêver le plus de femmes possible. Et le pire, c’est que ça marchait très bien.

« Des criminels de l’esprit », comme disait mon ami Milas.

Je me sentais désiré, incompris, mais désiré. Nous passons notre vie à rechercher des sensations nouvelles. L’amour, le désir, la reconnaissance : voilà les valeurs les plus cotées sur le marché des sensations.

À ma manière, j’ai toujours joué les anticonformistes. Mais au fond je ne suis pas si différent des autres. J’ai simplement poursuivi d’autres sensations : la connaissance, le pouvoir, la sagesse. J’ai même traversé une période où je m’efforçais de ne plus rien désirer. Mais c’était paradoxal : je désirais devenir un homme sans désir.

Et très vite, le monde s’est mis à m’ennuyer.

La connaissance de soi n’est souvent qu’une autre forme d’addiction.

Elle était allongée sur le lit, la tête tournée sur le côté, les yeux fermés. Peut-être faisait-elle semblant de dormir. À peine couverte d’un drap blanc, elle était au sommet de sa beauté.

Je fumais une cigarette en l’observant, cherchant le sens de tout cela.

Mais ce moment ne dura pas longtemps. Les femmes se réveillent toujours quand il ne faut pas.

Elle me sourit et me demanda si j’avais bien dormi.

— Comme un bébé.

Elle sourit à nouveau, puis se mit à me raconter son programme de la journée : son travail, sa soirée avec ses amis, les personnes qu’elle allait voir. Elle me demanda si je voulais l’accompagner.

Je fis semblant d’hésiter.

— Je dois aller voir mes parents.

Elle ne sembla même pas entendre ma réponse et continua à parler de ses amies, puis de ses rivales. Elle se plaignait d’une fille qu’elle connaissait. Très vite, je cessai d’écouter.

Je préférai la laisser parler pendant que je m’habillais.

Quand je fus prêt à partir, elle parlait encore.

— Et là, elle ose me dire qu’elle se fiche de ce que je pense ! Tu n’imagines pas à quel point cette fille n’a aucune limite pour obtenir ce qu’elle veut. Elle ne fréquente cet homme que pour son argent…

— Tu parles beaucoup de toi.

— Mais je ne parle pas de moi ! Je parle des autres. Tu m’écoutes au moins ?

— Oui. Et justement : tu parles de toi à travers eux.

Elle me regarda, surprise.

— Tu vis à travers les autres. Les rabaisser est une manière de t’élever. Tu les utilises comme des marches. Mais si un jour tu découvres ce qu’est vraiment l’homme, ta chute sera plus rapide que ton ascension.

Elle resta un moment silencieuse.

— Pardon ? Tu es complètement taré. De quel droit tu me parles comme ça ? Tu te crois meilleur que tout le monde ?

— Non. Je suis exactement comme les autres.

Je pris ma veste.

— Tout ce qui m’intéressait, c’était de coucher avec toi. Tu as la beauté que beaucoup d’hommes désirent. Moi j’ai ce que tu convoites : l’argent et une vie confortable. Nous nous ressemblons beaucoup plus que tu ne l’imagines. Nous sommes simplement deux personnes qui viennent d’assouvir leurs désirs.

Je marquai une pause.

— Nous sommes tous esclaves de nos sentiments. Ils dirigent nos vies sans que nous nous en rendions compte. La seule différence, c’est que je ne cherche pas à les déguiser.

Elle se mit soudain à pleurer.

— Pourquoi pleures-tu ?

— Je te croyais différent. Je tombe toujours sur les mêmes hommes. Vous vous croyez tous plus intelligents que les autres.

Je haussai les épaules.

— Peut-être. Mais pose-toi une question : est-ce que tous les hommes sont des salauds… ou est-ce que tes jugements sont faux ?

Je me dirigeai vers la porte.

— Et un dernier conseil : arrête de croire que tu sais. C’est notre erreur à tous.

Quand je suis rentré chez moi, mes enfants regardaient un dessin animé. Ils ont sauté de joie en me voyant.

Un vrai bonheur.

Ma femme me demanda pourquoi je ne l’avais pas appelée.

— Je serais venue te chercher à l’aéroport. Les enfants auraient été contents.

— Je voulais vous faire une surprise.

Elle sourit et m’embrassa.

Avec elle, je ne me sentais pas incompris. C’est pour cela qu’elle est la seule femme que j’aime.

Mais parfois notre relation m’ennuie.

Peut-être que ce que je recherche n’est pas le désir… mais la nouveauté.

Je ne peux pas vivre dans un monde immobile. La stagnation n’est pas faite pour moi.

Même si une nuit suffit parfois à détruire une vie entière.

De toute façon, nous finissons toujours par trouver un moyen de nous faire souffrir.

Je ne regrette rien.

Je suis fait ainsi.
Et me mentir n’y changerait rien.

http://youtu.be/nCkpzqqog4k
Laubodile

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