Ersats

La mort n’est qu’un mot.

Un mot de vivant.
Un mot forgé par des bouches encore chaudes, par des poitrines qui respirent encore, par des yeux qui n’ont pas encore connu l’autre rive. Comment voulez-vous parler de ce que vous n’avez jamais traversé ? Les morts sont morts. Ils ne reviennent pas faire le récit de leur chute. Ils ne viennent ni confirmer vos paradis, ni nourrir vos enfers. Ils se taisent. Et ce silence vous terrifie tant que vous l’avez rempli de mots.

Mais les mots ne savent rien.

Ils tournent autour de l’abîme comme des chiens affamés autour d’un cadavre. Ils reniflent, ils grattent, ils inventent. Puis ils appellent cela vérité. Vous avez nommé la mort comme vous avez nommé le bien, le mal, l’âme, le destin, pour ne pas sombrer dans l’horreur de ne pas savoir. L’homme donne un nom à ce qui le dépasse, puis s’agenouille devant ce nom comme s’il l’avait compris.

Pauvre homme.

Je suis là, à tes côtés, mon ami. Plus près que ton souffle, plus discret que ta peur. Mais tu ne me vois pas. Et si par malheur tu m’apercevais, tu ne pourrais pas m’atteindre. Je suis mort, disons-le ainsi, puisque ton langage n’a pas d’autre mot. Je suis mort, et je vous contemple, vous les vivants, affairés à vivre comme si vous saviez ce que cela veut dire. Vous marchez, vous construisez, vous jurez, vous priez, vous aimez, vous trahissez, vous comptez les jours, et pendant ce temps moi, mort, je continue de mourir dans l’ombre de vos certitudes.

Ne t’attarde pas aux mots.
Ne t’agenouille pas devant les points, les virgules, les règles, les systèmes. Tout cela n’est que l’architecture du troupeau. Une manière élégante de vous faire croire que l’ordre existe, que la phrase droite est le signe d’une âme droite, que la syntaxe prouve l’intelligence, que la forme sauve le fond. Foutaises. L’homme bâtit des règles comme il bâtit des temples : pour mieux cacher sa panique.

Et si tu n’écris pas comme lui, il te maudit.
Si tu ne parles pas comme lui, il te corrige.
Si tu ne penses pas comme lui, il te rejette.

Pourquoi ?

Parce que tu n’as pas voulu porter le masque.
Parce que tu n’as pas voulu devenir son jumeau.
Parce que tu as refusé de lui tendre ce miroir flatteur où il contemple sa propre médiocrité en l’appelant civilisation.

Alors il te nomme égaré, fou, tordu, extrême.
Il t’accuse de ce qu’il est incapable de reconnaître en lui-même.

Tous les extrémistes dénoncent l’extrémisme.
Tous les imposteurs dénoncent l’imposture.
Tous les lâches parlent de courage avec un ton de prophète.

Et pendant ce temps, le démon avance.

Ne va pas croire à quelque créature rouge sortie des contes pour enfants. Le démon n’a rien de spectaculaire. Il porte ton visage. Il parle avec ta voix. Il connaît tes faiblesses mieux que toi-même. Il s’assoit dans ton crâne comme un roi sur son trône et il murmure.

Oui, ce murmure.

Ce murmure sans fin.
Ce parasite.
Cette prière renversée.
Cette salive noire qui tombe dans l’oreille de l’homme au réveil et ne le quitte plus jamais.

Il te dit :
tu n’es rien.
Tu ne vaux rien.
Tu es déjà foutu.
N’essaie même pas.
Ce qui est brisé restera brisé.
Ce qui a été souillé ne sera jamais lavé.
Ce qui a été perdu n’a jamais existé.

Et toi, pauvre vivant, tu l’écoutes.
Tu l’habilles de raison.
Tu l’appelles lucidité.
Tu le fais asseoir à ta table.
Tu bois avec lui.
Tu dors avec lui.
Puis tu finis par croire que sa voix est la tienne.

Voilà la plus grande imposture.

Vous ne vivez pas.
Vous administrez votre chute.
Vous organisez votre douleur.
Vous maquillez votre peur en morale, votre fatigue en sagesse, votre impuissance en vertu. Vous appelez cela maturité. Vous appelez cela foi. Vous appelez cela patience. Mais au fond, vous tremblez tous devant la même porte.

La mort n’est qu’un mot, oui.
Mais ce qui vous détruit, ce n’est pas la mort.
C’est le récit que vous en faites.
C’est ce mensonge immense que vous avez posé entre elle et vous pour continuer à respirer sans hurler.

Cesse donc de croire que la mort est forcément néant, enfer ou paradis. Cesse de te sentir coupable pour chaque plaisir que tu ressens. Tu as mérité le bonheur autant que tu as mérité la souffrance. Mange le fruit de ton labeur. Bois à ta fatigue. Embrasse ce qui te traverse. Et surtout, n’écoute plus ce juge intérieur qui se nourrit de tes hésitations et te vole jusqu’au droit d’exister.

Car la première vérité n’était pas que la mort est terrible.
La première vérité était plus simple, plus nue, plus insolente :

la mort n’est qu’un mot.

Et à partir de là, tout s’est ouvert.

La solitude a cessé d’être une punition pour devenir un royaume.
L’amour a cessé d’être une promesse pour devenir un instant.
L’amitié a cessé d’être un contrat pour devenir une grâce fragile.

Mais vous, vous continuez à vous cramponner aux noms comme si nommer une chose revenait à la posséder. Vous nommez la vie, vous nommez la mort, vous nommez Dieu, vous nommez la vérité, et vous vous imaginez maîtres de ce qui vous traverse à peine.

Regarde-vous.

Vous êtes des bâtisseurs de tombeaux verbaux.
Des fabricants de sens provisoires.
Des mendiants déguisés en rois.
Des êtres si terrifiés par le vide qu’ils préfèrent encore l’erreur au silence.

Et pourtant, derrière tout cela, il n’y a peut-être qu’une seule chose à comprendre : ce n’est pas la mort qui vous échappe, c’est la vie que vous n’avez jamais su regarder sans décor.

Alors tombe les masques.
Brise les miroirs.
Maudis les faux prêtres du sens.
Laisse les règles aux comptables de l’esprit.
Et si un jour tu entends, au milieu du vacarme, une voix te dire que tout est trop tard, que tout est écrit, que tout est fini…

ris.

Puis réponds-lui calmement :

Tu n’es qu’un mot, toi aussi.

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