Soum!

Ceci est une vieille histoire.
Une histoire d’une autre vie.
D’un autre Ali.

À peine sorti de l’enfance, il ne vivait que d’insouciance et de rêves. Le monde lui paraissait immense, ouvert, plein de promesses. C’était le temps où la mort semblait loin, et le bonheur presque à portée de main. Un jeune comme les autres, persuadé d’être libre, persuadé surtout que rien ne pouvait vraiment l’atteindre.

Tout commença en bas de chez lui.

Il était assis avec un ami. Ils parlaient de tout et de rien, comme parlent les jeunes qui n’ont encore rien perdu, quand une fille passa devant eux. D’une beauté rare, elle traversa son champ de vision comme une étoile filante. Son cœur s’emballa. Quelque chose venait de naître en lui. Il en fut immédiatement sûr : il était amoureux.

Amoureux, c’est vite dit.

Ses yeux ne s’étaient posés sur elle qu’un instant. Mais à cet âge-là, un instant suffit à bâtir un destin. Il ne voulait déjà plus rien d’autre. Ni jeux, ni voyage, ni argent. Seulement cette fille. Seulement faire taire ce cœur qui, pour une fois, semblait savoir mieux que lui où aller.

Cette nuit-là, il rêva d’elle. Ils étaient ensemble dans un monde qu’ils avaient inventé de toutes pièces. Il s’y sentait comblé, léger, presque sauvé. Elle avait un sourire d’ange, une voix douce, et déjà cette place étrange qu’occupent certains êtres avant même d’avoir vraiment existé dans notre vie.

Au réveil, une seule chose était claire pour le petit Ali : il devait conquérir son cœur.

Ce n’était pas simple. Il ne savait rien d’elle. Ni son nom, ni sa voix, ni son histoire. Seulement ce regard, tendre et impénétrable, qui l’avait traversé comme une lame. Alors il commença par ce qu’on peut faire à cet âge : chercher. Une petite enquête. Quelques questions. Des noms qui circulent. Des “on dit”. Puis enfin un prénom, une adresse, un début de réalité.

Elle s’appelait Soum.

Quel joli nom pour un ange.

Personne ne semblait vraiment la connaître. Il n’y avait autour d’elle que des bribes, des rumeurs, des récits inachevés. Et cela ne faisait qu’augmenter le trouble qu’elle faisait naître en lui. Jusqu’au jour où il réussit enfin à lui parler.

À partir de là, la danse commença.

Il découvrit une fille à la personnalité propre, plus réelle encore que le rêve qu’il s’en était fait. Et ses sentiments, jusque-là nourris d’illusions, se mirent à prendre corps. Malgré sa réserve, Soum finit par offrir son cœur au petit Ali. Un cadeau bien trop grand pour un garçon de cet âge. Au début, ce n’était qu’une amourette, comme disent les adultes pour se rassurer. Mais jour après jour, cela devint autre chose. Quelque chose de plus grave. De plus beau aussi.

Très vite, Soum devint la femme promise.

L’avenir n’existait plus sans elle.

Ils se retrouvaient au parc de l’Éléphant. Ils parlaient, s’embrassaient, s’aimaient avec cette intensité propre aux premières fois, celle qui fait croire que le monde commence enfin. Leur amour était presque palpable. Très vite, ils se mirent à se projeter dans l’avenir comme si le présent n’était déjà plus assez grand pour eux. Ils s’imaginaient mariés, vivant ensemble, atteignant cet idéal naïf et magnifique qu’on se fait très jeune de la vie à deux. Ils se juraient fidélité, valeurs, avenir, pureté. Ils se promettaient tout.

Ils vivaient presque heureux.

Presque, parce qu’ils étaient toujours en manque l’un de l’autre. Parce que l’amour à cet âge-là ne supporte ni l’absence ni la distance. Parce qu’ils voulaient déjà finir leur vie ensemble, vivre et mourir côte à côte, sans savoir encore ce que vivre ni mourir voulait dire.

Mais cette histoire, comme toutes les autres, ne dura qu’un temps.

Un jour, le petit Ali se souvint de son autre rêve d’enfance : devenir grand. Aussi grand qu’un homme peut l’être. Mais pour cela, croyait-il, il devait d’abord se connaître réellement. Et malgré l’amour qu’il portait à la belle Soum, quelque chose en lui continuait à le ronger. Un vide ancien. Une absence jamais refermée.

Il lui manquait quelqu’un.

Le petit Ali avait grandi avec un handicap moins visible que les autres, mais peut-être plus lourd encore : il avait grandi sans père. Pendant des années, il s’était bercé de l’illusion que sa mère suffisait à tout. Et puis un jour, une occasion se présenta : partir dans son pays natal, remonter vers l’origine, chercher des traces de ce père perdu, ou de ce qu’il croyait être son père. Peut-être qu’en retrouvant ce manque ancien, il se retrouverait lui-même.

Il ignorait combien de temps cela durerait. Il voulait se montrer adulte. Il voulait comprendre. Et après avoir longtemps tourné autour de cette idée, il prit une décision.

Il quitta son amour pour rejoindre son passé.

Ce n’est pas ainsi qu’on avance, mon cher Ali.

Mais il ne pouvait pas encore le savoir.

Il croyait qu’il existait dans le passé une clé, une réponse, un morceau d’identité qui l’attendait quelque part. Il ignorait encore que les morts n’apaisent pas les cœurs, et qu’on n’échange pas un manque contre un autre sans y laisser quelque chose.

Tout son avenir était en elle. Son amour, ses espoirs, sa douceur, sa jeunesse. Il ne voulait pas la quitter. Mais il ne voulait pas non plus la condamner à l’attendre en vain. Il lui fallait combler cette blessure ancienne, jusque-là supportable, mais devenue soudain insupportable. Le retour aux racines lui paraissait nécessaire. Presque sacré.

Alors il partit.

Il partit à la recherche d’une identité, sans comprendre que Soum pouvait déjà être une part de cette identité. Il ne comprenait pas encore qu’on n’hérite pas vraiment de soi-même. Qu’on se construit. Qu’on se bâtit avec ce qu’on aime, avec ce qu’on perd, avec ce qu’on choisit de garder.

Mais comment faire comprendre cela à un jeune homme sans père et sans repères ?
Comment lui dire qu’il devait faire le deuil de ceux qu’il n’avait, au fond, jamais connus ?
Comment lui faire entendre que certains fantômes ne rendent rien, et prennent toujours davantage ?

L’amour n’est pas donné à tout le monde.
Et quand il l’est, encore faut-il savoir le reconnaître.
Encore faut-il savoir en prendre soin.

Maudit soit celui qui brise les cœurs.

Pauvre petit Ali.

Le 12 mai 2009 fut le jour où commença sa malédiction. Malédiction utile, peut-être. Instructive, sûrement. Mais malédiction tout de même. Peut-on reconquérir ce qu’on a soi-même détruit ? Non. On peut apprendre, on peut souffrir, on peut grandir, on peut même devenir un autre. Mais certaines choses, une fois cassées, gardent la forme de la cassure.

Parmi tout ce qu’il prétend avoir appris depuis, une seule chose est sûre : il sait désormais qu’il faut accepter ce que l’on a tant qu’on le possède, et qu’il ne sert à rien de passer sa vie à regarder en arrière.

Son premier amour fait désormais partie du passé.
Comme le reste.
À ceci près que cette fois, seule la solitude l’attendait dans l’avenir.

Depuis, le petit est devenu grand. Pas aussi grand qu’il l’espérait, mais assez pour apprendre à relativiser. La belle Soum, elle aussi, a reconstruit comme elle a pu ses espoirs brisés. Elle aussi a appris. Elle aussi a payé.

Et même s’ils ne se reverront sans doute jamais, ces deux jeunes savent qu’à travers ce qu’ils ont vécu, ils resteront liés pour toujours.

Laubodile.

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Comments (

2

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  1. s.b

    Beau récit très touchant et bien écrit….comme une pointe de nostalgie! !!
    Bonheur et longue vie à l auteur

    1. Mr. Laubodile

      Vivre ce récit était encore plus beau, ma premiere expérience avec l’amour et de loin la plus vraie. Je remercie celle grâce à qui j’ai vécu ceci.