Quand l’antifascisme devient un sas pour l’électoralisme

Depuis plusieurs mois, une question traverse certaines séquences militantes locales : comment une force électorale peut-elle capter à son profit des dynamiques, des symboles et des légitimités qu’elle n’a pas elle-même construites ?

Le problème n’est pas d’abord individuel. Il ne tient pas seulement à quelques trajectoires, ni à quelques choix personnels. Il tient à une rencontre politique plus profonde : celle entre, d’un côté, des espaces militants fragiles, peu structurés, sans ligne autonome claire, et de l’autre, des forces institutionnelles capables d’absorber, de reformuler et de réinvestir électoralement ce qui a été produit ailleurs.

Quand une structure ne tient pas politiquement par elle-même, elle devient un point d’appui pour plus organisé qu’elle. Ce qu’elle ne parvient pas à construire comme autonomie peut alors être utilisé par d’autres comme relais, comme surface de légitimation, ou comme sas vers une autre stratégie.

Ce mécanisme n’a rien d’exceptionnel. Il correspond à une logique connue : lorsqu’une organisation ou un milieu n’a pas de base politique suffisamment solide, il peut devenir disponible pour des usages extérieurs à sa raison d’être initiale. Ce n’est pas forcément le fruit d’un complot, ni même toujours d’une volonté pleinement consciente. C’est d’abord un effet de rapport de force. Les structures faibles sont traversées, orientées, parfois absorbées par les structures plus fortes.

C’est à cette lumière qu’il faut regarder certaines contradictions contemporaines. On peut difficilement parler d’autonomie politique, tout en tenant à distance, en pratique, les forces réellement ancrées dans les luttes contre le racisme ou le colonialisme. On peut difficilement revendiquer une radicalité antifasciste, tout en maintenant une séparation entre les discours affichés et les dynamiques concrètes portées par ceux qui subissent directement les dominations que l’on prétend combattre.

La question n’est donc pas seulement celle des mots employés. Elle est celle de leur ancrage matériel. Parler de colonialisme est juste. Parler d’antiracisme, d’autonomie, ou de solidarité internationale peut être politiquement nécessaire. Mais encore faut-il que ces mots correspondent à une pratique, à des alliances cohérentes, à des engagements réels, à une continuité dans les positions tenues. Sinon, ils cessent d’être des outils d’analyse ou de lutte pour devenir un habillage. Et un habillage politique tardif sert souvent à compenser publiquement une absence passée.

C’est là que se lit une autre contradiction. Dans certaines séquences, la critique de la récupération n’appelle pas de réponse politique de fond. Elle appelle plutôt un rappel à l’ordre, une injonction au cadre, une fermeture de la discussion. On accepte volontiers le vocabulaire radical tant qu’il reste décoratif, tant qu’il produit une image, tant qu’il donne une épaisseur morale ou symbolique. Mais dès lors qu’il faudrait tirer toutes les conséquences concrètes de ce vocabulaire, dans les alliances, dans les priorités, dans les soutiens effectifs, dans les ruptures nécessaires, le débat se referme.

Or c’est précisément là que se mesure la consistance d’une ligne. Une position politique ne se juge pas seulement à ses prises de parole publiques, mais à ce qu’elle construit réellement, à ce qu’elle soutient quand cela coûte, à ce qu’elle refuse quand cela expose, à ce qu’elle rend possible pour d’autres que pour elle-même.

Quand on ne construit pas soi-même, on finit souvent par recycler le travail des autres. Quand on n’a pas de pratique réelle, on s’adosse symboliquement à des luttes que l’on n’a ni portées ni soutenues. Ce phénomène dépasse largement un cas particulier. Il dit quelque chose d’un moment politique plus large, où la radicalité peut devenir un style disponible, un registre de langage, une ressource de présentation pour des stratégies qui lui sont en partie extérieures.

C’est pourquoi la question de l’autonomie est centrale. Non comme posture morale, ni comme mot d’ordre abstrait, mais comme condition matérielle de résistance à la captation. Une lutte qui ne s’organise pas selon sa propre logique, à partir de sa propre base, avec ses propres priorités, devient tôt ou tard disponible pour des forces plus structurées qu’elle. Et lorsque cela arrive, ce ne sont pas seulement des mots qui changent de place. Ce sont des dynamiques entières qui changent de fonction.

La leçon est simple. Quand la radicalité n’est pas tenue par une base, elle devient une forme réutilisable. Quand une organisation n’a pas de colonne vertébrale politique, il ne faut pas s’étonner qu’elle serve ensuite de point d’entrée à des stratégies de récupération.

La vraie question n’est donc pas seulement : qui parle ?

La vraie question est : qui récupère quoi, à travers qui, et pour servir quelle stratégie ?

Laubodile

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