Depuis plusieurs mois, une question s’impose : est-ce un hasard si les deux seuls porte-parole de l’Action antifasciste locale se retrouvent aujourd’hui investis dans une liste LFI pour les municipales ? Ou faut-il y voir un mécanisme plus profond : celui par lequel un parti institutionnel capte, à travers un espace militant fragile, une légitimité qu’il n’a pas construite lui-même ?
Le problème n’est pas seulement l’AFA, et il n’est pas non plus seulement individuel. Le problème, c’est la rencontre entre une organisation sans ligne claire, sans stratégie autonome, et une force électorale comme LFI, capable d’absorber à son profit des figures, des symboles et des dynamiques militantes déjà produites ailleurs. Quand une structure ne tient pas politiquement par elle-même, elle devient un point d’appui pour plus organisé qu’elle.
Ce mécanisme n’a d’ailleurs rien d’inédit. Le cas de Raphaël Arnault l’a déjà montré à l’échelle nationale : fondateur de la Jeune Garde à Lyon, il a ensuite été investi par LFI lors des législatives de 2024, puis élu député du Vaucluse. Il ne s’agit donc pas d’imaginer une dérive purement locale, mais de constater qu’il existe déjà un précédent où une figure issue de l’antifascisme devient, pour LFI, une ressource politique et institutionnelle. La question locale n’est pas de savoir si cette logique existe, mais comment elle se reproduit ici, à une autre échelle.
C’est ce qui rend la situation actuelle si éclairante. Ces mêmes porte-parole, aujourd’hui investis dans une dynamique électorale, ont dans le même temps assumé en privé le boycott d’organisations antiracistes locales. Il faudrait donc croire qu’on peut parler d’antifascisme tout en tenant à distance l’autonomie politique de ceux qui subissent concrètement le racisme ? Cette contradiction n’est pas secondaire. Elle dit quelque chose d’un antifascisme plus à l’aise avec les passerelles partisanes qu’avec l’exigence de l’autonomie antiraciste.
L’exemple de la campagne de boycott du jumelage avec Rehovot est révélateur. Cette campagne a été lancée et portée par des groupes pro-palestiniens. Le problème, c’est de voir comment, dans la séquence municipale, LFI a pu récupérer politiquement une dynamique qu’elle n’avait pas initiée, en s’appuyant sur des espaces militants trop faibles pour empêcher cette captation. L’AFA n’est pas ici le sujet principal de la récupération ; elle en est le véhicule local.
Le cas palestinien, depuis le 7 octobre, confirme cette logique. Pendant des mois, l’AFA n’a pas mis un pied dans le mouvement pro-palestinien local malgré des sollicitations répétées. Puis, à l’approche de la séquence électorale, le vocabulaire du colonialisme surgit, des figures nationales du courant décolonial sont invitées, et une nouvelle épaisseur politique est mise en scène. Parler de colonialisme est juste. Mais encore faut-il que ce mot corresponde à une pratique. Sinon, il devient un habillage tardif, une manière de compenser publiquement une absence passée.
Le plus révélateur, c’est la manière dont cette contradiction est gérée. Quand on fait remarquer que cette séquence peut être perçue comme de la récupération, la réponse n’est pas politique, mais disciplinaire : injonction au “respect du cadre”, suspicion implicite, fermeture de la parole publique. On veut bien convoquer le vocabulaire du colonialisme, mais surtout pas ouvrir un espace où l’on demanderait ce qu’il engage concrètement ici, dans les alliances locales, dans les campagnes refusées, dans les silences passés.
Et lorsque, malgré tout, une personne du public demande ce que ce groupe fait concrètement pour faire avancer sa ligne, que répond-il ? Il prend comme exemple une pétition qu’il a refusé de signer : celle contre le commissariat à Échirolles. Toute la vérité politique est là. Quand on ne construit pas soi-même, on recycle le travail des autres. Quand on n’a pas de pratique réelle, on s’adosse symboliquement à des luttes qu’on n’a ni portées ni soutenues.
La leçon dépasse largement ce cas local. Quand la radicalité n’est pas tenue par une base, elle devient un style disponible pour les partis. Quand une organisation n’a pas de colonne vertébrale, il ne faut pas s’étonner qu’elle serve ensuite de point d’entrée à la récupération électorale.
La vraie question n’est donc pas seulement : qui parle ?
La vraie question est : qui récupère quoi, à travers qui, et pour servir quelle stratégie ?
Laubodile
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