Il faut en finir avec une naïveté politique qui a déjà trop duré : ce n’est pas parce qu’un homme est exposé au racisme qu’il est arraché à ses mécanismes. Ce n’est pas parce qu’il en subit les coups qu’il en a détruit la logique en lui. Il peut en connaître la brûlure sans en avoir rompu la grammaire. Il peut même, dans certaines circonstances, en devenir le relais.
Le colonialisme ne produit pas seulement des humiliés. Il produit aussi des caractères, des postures, des façons de parler, de se tenir, d’autoriser ou d’interdire la parole des autres. Il fabrique, au sein même des colonisés, une distinction essentielle : d’un côté, le colonisé respectable ; de l’autre, le colonisé dangereux.
Le colonisé respectable est celui dont la parole circule. Il peut parler du colonialisme, du racisme, de la mémoire, de l’histoire longue, des blessures collectives. Il peut même tenir un discours sévère. Mais à une condition : qu’il ne transforme jamais cette parole en force autonome. Qu’il ne la fasse pas sortir du registre de la conscience pour la faire entrer dans celui de l’organisation. Qu’il ne fasse pas de l’antiracisme autre chose qu’une pédagogie adressée au monde blanc.
Il est respectable parce qu’il reste lisible par l’ordre dominant. Il rassure. Il critique, mais d’une manière qui ne rompt pas. Il dénonce, mais sans redistribuer les places. Il parle du colonialisme, mais il ne veut pas que les colonisés d’aujourd’hui imposent leur propre rythme, leur propre agenda, leur propre discipline politique. Il consent à l’antiracisme tant qu’il demeure une parole sur le racisme ; il s’inquiète dès qu’il devient une puissance contre les appareils qui le reproduisent. C’est en cela qu’il est respectable : il ne dérange pas jusqu’au bout.
Le colonisé dangereux, au contraire, n’est pas nécessairement violent, hystérique ou incohérent. Il est dangereux dans un sens beaucoup plus précis : il cesse de demander la permission. Il refuse que l’antiracisme soit géré par ceux qui veulent en fixer les limites. Il ne veut pas seulement être invité ; il veut poser la question de savoir qui invite, qui sélectionne, qui exclut, qui décide de ce qui mérite le nom de lutte. Il n’accepte pas qu’on parle de colonialisme en faisant silence sur les formes locales, présentes, administratives, policières, municipales, de la domination raciale.
Voilà pourquoi il inquiète.
Car le colonisé dangereux commet toujours la même faute, impardonnable : il relie le discours aux conséquences. Il entend ce que les autres voudraient garder séparé. Il entend que parler du colonialisme, aujourd’hui, sans parler du commissariat, sans parler des dispositifs de contrôle, sans parler des administrations de gauche qui organisent la surveillance des quartiers populaires, c’est transformer la critique en cérémonie. Il comprend que beaucoup tolèrent la mémoire coloniale à condition qu’elle ne conduise jamais à une rupture actuelle.
C’est là que la scène se clarifie.
On accepte volontiers l’antiracisme lorsqu’il vise la droite. On y retrouve alors une indignation familière, confortable, presque routinière. Mais lorsque les mêmes mécanismes de contrôle, de suspicion, de quadrillage, sont portés par une municipalité de gauche, alors les voix s’éteignent, les regards se baissent, les principes deviennent complexes. Soudain il ne faudrait plus rompre. Soudain il faudrait “convaincre”. Soudain le racisme structurel cesserait d’être une structure pour devenir un malentendu stratégique.
Le colonisé respectable excelle dans cet exercice. Il sait reconnaître le racisme chez l’ennemi déclaré, mais il détourne les yeux lorsqu’il émane du camp auquel il reste attaché. Il possède une conscience critique à géométrie politique. Il veut bien nommer la domination, mais il hésite dès qu’il faut en tirer une conséquence organisationnelle. Il accepte le mot “décolonial”, à condition qu’il ne commande aucune séparation réelle d’avec les appareils blancs ou les partis qui administrent l’ordre. Son antiracisme est souvent sincère, mais sa sincérité est prisonnière d’une frontière qu’il n’ose pas franchir : celle de l’autonomie.
C’est pourquoi il se méfie des organisations antiracistes autonomes. Non pas seulement parce qu’il les juge confuses, excessives ou insuffisamment ouvertes. Mais parce qu’elles lui rappellent ce qu’il a renoncé à être. Elles lui rappellent qu’il existe une politique qui ne demande pas sa légitimité aux structures blanches. Elles lui rappellent qu’un rapport de force ne naît pas d’une invitation à dialoguer, mais d’une capacité à s’organiser pour imposer ses propres priorités. Elles lui rappellent enfin que l’antiracisme, s’il veut être autre chose qu’un supplément moral de la gauche, doit parfois rompre avec elle.
Alors apparaît le vieux mécanisme colonial : ce qui ne peut pas être absorbé doit être disqualifié.
On ne dit plus : “nous refusons cette ligne”.
On dit : “cet homme est inquiétant”.
On ne dit plus : “nous ne voulons pas d’une autonomie antiraciste”.
On dit : “il faut respecter le cadre”.
Le mot décisif ici est : le cadre.
Le cadre, c’est la forme blanche de la permission. C’est la limite invisible à l’intérieur de laquelle le colonisé peut parler sans devenir un problème. Tant qu’il parle dans le cadre, il est interlocuteur. Dès qu’il met le cadre lui-même en question, il devient menaçant. Le cadre ne protège pas le débat ; il protège la distribution des places dans le débat. Il protège l’ordre de ceux qui parlent sur le racisme, mais ne veulent pas que les premiers concernés s’organisent selon une logique indépendante.
C’est ici qu’il faut être rigoureux : le comportement en question n’est pas seulement une divergence tactique. Il a un contenu matériel. Ce qui est refusé, ce n’est pas un ton, une maladresse ou une impolitesse. Ce qui est refusé, c’est la conséquence politique de l’analyse. Si le colonialisme n’est pas un passé mais une logique persistante ; si le racisme est administré par des institutions concrètes ; si la gauche elle-même participe à cette administration ; alors l’antiracisme ne peut plus rester subordonné aux fidélités de camp. Il doit choisir entre la respectabilité et la rupture.
Voilà la véritable dualité.
Le colonisé respectable veut dénoncer le racisme sans rompre avec les formes politiques qui le rendent supportable à gauche.
Le colonisé dangereux veut tirer toutes les conséquences de ce qu’il dit.
Le premier parle contre le racisme, mais à l’intérieur d’un dispositif qui lui demande d’en modérer les effets.
Le second comprend que, dans certaines conjonctures, parler vraiment contre le racisme revient à entrer en conflit avec tout un milieu qui préfère la reconnaissance à l’autonomie.
Il faut donc refuser cette fameuse illusion : celle qui voudrait que l’identité garantisse la justesse politique. Un Arabe peut adopter une posture blanche. Non parce qu’il cesserait d’être Arabe, mais parce que la blanchité, ici, n’est pas une couleur de peau ; c’est une fonction politique. C’est la fonction de celui qui filtre, qui normalise, qui tolère la parole à condition d’en neutraliser la portée. C’est la fonction de celui qui préfère un colonisé traducteur à un colonisé organisateur.
En ce sens, l’expérience du racisme ne rend pas innocent. Elle ne rend pas insoupçonnable. Elle ne lave pas de la tentation de reproduire, à son échelle, la vieille division coloniale entre le bon indigène et le mauvais.
Le bon est celui qui rassure.
Le mauvais est celui qui oblige à choisir.
Or toute politique réelle commence là : au moment où il faut choisir.
Choisir entre l’antiracisme comme morale d’accompagnement et l’antiracisme comme force autonome. Choisir entre la place accordée et la position conquise. Choisir entre le colonisé respectable, toujours déjà intégré à la pédagogie blanche du racisme, et le colonisé dangereux, qui rappelle que la question n’est pas d’être admis dans le cadre, mais de savoir qui l’a construit, pour qui, et contre qui.
C’est pourquoi le colonisé dangereux fait peur.
Non pas parce qu’il menace les personnes.
Mais parce qu’il menace les arrangements.
Laubodile
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