Depuis le sol

Dans une relative opacité…

le butin de guerre, c’est nous

LFI, Paroles d’Honneur et la fabrication des médiateurs de radicalité

Houria Bouteldja a eu une formule brillante : Jean-Luc Mélenchon serait notre « butin de guerre ». La formule séduit parce qu’elle raconte une victoire. Elle suggère que le mouvement décolonial aurait imposé certaines questions à une gauche qui les refusait, notamment l’islamophobie et les violences policières. Bouteldja elle-même présente cette formule comme le signe d’un « progrès idéologique notable » de Mélenchon sur ces deux questions. (QG Decolonial)

Il faut reconnaître ce déplacement : Mélenchon et LFI ont effectivement changé une partie du langage de la gauche. Là où d’autres continuaient à parler de vivre-ensemble ou de laïcité apaisée, LFI a fini par nommer plus directement le racisme systémique. Ce déplacement ne vient pas d’une générosité soudaine. Il vient de luttes.

Mais une victoire idéologique n’est pas une victoire politique. Une idée peut gagner dans le discours et perdre dans l’organisation. C’est ici que la formule de Bouteldja devient discutable. Elle voit ce que Mélenchon a repris au décolonial, mais elle sous-estime ce que l’appareil LFI peut faire de cette reprise. La vraie question n’est donc pas de savoir si Mélenchon a repris nos mots. La vraie question est de savoir qui possède l’organisation capable d’en faire une stratégie. Sur ce terrain, le rapport de force est clair : le mouvement décolonial a produit des concepts, LFI possède l’appareil.

Il faut alors retourner la formule. Et si Mélenchon n’était pas notre butin de guerre ? Et si notre capital politique était en train de devenir le sien ? Cette hypothèse n’est pas une hostilité infantile à LFI. Elle part d’un constat simple : un courant qui ne possède pas d’organisation autonome finit toujours par voir ses mots circuler dans l’appareil d’un autre.

LFI ou la machine à figures

La force de LFI n’est pas son implantation populaire autonome, mais sa capacité à transformer des colères dispersées en séquences électorales et médiatiques. Officiellement, LFI se présente comme un mouvement appuyé sur des groupes d’action et un comité électoral chargé des investitures. Elle peut produire des campagnes et faire émerger des visages. Mais elle ne construit pas, dans les quartiers populaires, une force autonome appartenant aux habitants eux-mêmes. Elle ne produit pas des assemblées capables de mandater ou de contrôler leurs porte-parole. Elle ne se base pas sur une organisation de quartier avec laquelle elle serait obligée de négocier.

À la place, LFI produit des figures. Le problème n’est pas que ces personnes seraient fausses ou manipulées. Le problème est que leurs trajectoires individuelles finissent par tenir lieu de preuve collective. Une personne issue d’un quartier entre dans LFI, et l’on suggère que les quartiers sont entrés dans LFI. C’est ce glissement qu’il faut refuser. Être présent dans une organisation n’est pas la contrôler. Être issu d’un quartier ne signifie pas que le quartier vous a mandaté. La machine à figures devient dangereuse lorsqu’elle transforme un visage en organisation.

Ce problème est d’autant plus grave que le QG décolonial lui-même reconnaît déjà les symptômes. Dans son texte appelant à soutenir la FI et les coalitions dirigées par elle, le QG écrit que son choix est « ferme » : « ce sera la FI ». Il appelle ensuite à « faire bloc autour de la FI ». Or, dans le même texte, il admet l’existence de parachutages, d’investitures incompréhensibles, de candidats indigènes implantés rétrogradés au profit de figures nationales ou inconnues des habitants, et même du mépris de certaines instances nationales. Autrement dit, le QG voit que l’appareil LFI garde la main. Il voit le problème qu’il demande ensuite de tolérer. (QG Decolonial)

C’est là que se révèle le renversement stratégique. L’autonomie, hier principe fondateur, devient secondaire devant la stratégie de digue. La critique de la gauche institutionnelle, hier centrale, devient négociable au nom de l’urgence antifasciste. Le QG ne nie pas le problème : il le constate, puis demande de le traverser au nom d’une priorité supérieure. Mais si l’appareil investit, rétrograde, parachute et impose ses figures, où est la puissance autonome capable de lui résister ?

Le précédent SOS Racisme

Ce problème n’est pas nouveau. L’antiracisme politique a très bien compris ce que SOS Racisme avait fait aux luttes de l’immigration. Des luttes autonomes avaient produit une parole, une colère et une expérience politique. Puis SOS Racisme est arrivé, non pas seulement pour trahir ces luttes, mais pour les retraduire. L’auto-organisation est devenue représentation. La colère est devenue pédagogie. Le conflit est devenu antiracisme moral. Le jeune immigré est devenu « le pote ».

Cette opération a permis au Parti socialiste de bénéficier d’une séquence qu’il n’avait pas créée. Voilà ce que l’antiracisme politique a su analyser pendant des années. Mais une analyse qui ne se retourne jamais contre soi devient une doctrine morte. Aujourd’hui, la question est de savoir si PDH ne rejouent pas, avec un vocabulaire radical, une fonction analogue : transformer une conflictualité autonome en capital politique pour une gauche institutionnelle.

SOS Racisme transformait l’immigré en preuve morale de la gauche socialiste. Le risque actuel est que Paroles d’Honneur transforment le militant décolonial en preuve radicale de la gauche insoumise. La continuité n’est pas dans le vocabulaire, elle est dans l’opération : substituer une figure lisible à une organisation autonome.

Donc, la différence avec SOS Racisme est dans la langue, pas nécessairement dans la fonction. SOS Racisme produisait une légitimité morale. Paroles d’Honneur produit une légitimité radicale. Mais dans les deux cas, la question demeure : qui choisit les porte-parole ?

PDH : certification décoloniale

Dans ce mécanisme, QG et Paroles d’Honneur ne sont pas le centre principal du pouvoir. Le centre principal reste LFI, parce que LFI possède l’appareil électoral et institutionnel. Mais QG et Paroles d’Honneur remplissent une fonction décisive : ils certifient la radicalité. QG fournit la langue. Paroles d’Honneur fournit la scène.

Ce lien n’est pas imaginaire : la revue Nous se présente elle-même comme la revue du QG décolonial et du média Paroles d’Honneur, consacrée aux questions théoriques, stratégiques et politiques liées à la lutte décoloniale. QG produit une grammaire politique ; Paroles d’Honneur lui donne une forme visible. Il invite, filme, met en scène et transforme certaines personnes en références. Un média ne diffuse jamais seulement des idées. Il décide quelles voix méritent un micro, quels profils méritent une scène, et qui devient audible. (Nous)

Mais cette scène ne s’adresse pas d’abord aux quartiers populaires. Elle s’adresse à une couche politisée, souvent extérieure aux quartiers, et de plus en plus à LFI. Le quartier devient l’objet du discours, LFI devient le destinataire stratégique, et la figure devient le messager. Voilà pourquoi Paroles d’Honneur devient problématique : il peut sélectionner des figures compatibles avec une stratégie institutionnelle pendant que les organisations populaires locales restent au second plan.

Une figure grenobloise comme incarnation matérielle

Un cas concret permet de voir le mécanisme. Lors de l’université d’été politique organisée dans cet écosystème, une militante antifasciste grenobloise, devenue élue LFI, est invitée à répondre à la question : pourquoi les quartiers populaires ont-ils besoin d’une gauche de rupture ? Ce cas n’est pas intéressant parce qu’il faudrait juger une personne. Il est intéressant parce qu’il condense presque parfaitement le mécanisme.

Son profil relie des mondes que LFI a besoin de relier : quartier populaire, discours décolonial, mandat municipal. Mais cette liaison se fait dans une personne, pas dans une organisation populaire. Son discours reprend presque toute la grammaire du QG : Nahel, police, gauche gestionnaire, colonisation, capitalisme racial, Palestine, SOS Racisme, Fanon. Mais cette montée en radicalité atterrit sur LFI. Mélenchon y apparaît comme l’exception politique ayant demandé justice après Nahel, et LFI comme la force qui aurait nommé le racisme systémique, porté la Palestine et donné une place à des visages issus des quartiers.

La contradiction est nette. Le discours dénonce l’ancien système qui mettait en vitrine « le visage de l’Arabe » sans lui donner de pouvoir réel, puis présente les visages issus des quartiers dans LFI comme preuve d’une rupture. Mais qu’est-ce qui permet d’affirmer que ces visages disposent d’un pouvoir réel ? Où sont les structures populaires capables de les mandater ou de les contrôler ? Où sont les organisations de quartier capables de négocier avec LFI à partir de leur propre force ? Rien, dans le discours, ne le démontre.

À la place, l’auto-organisation populaire est prouvée par des formes d’entraide. Ces pratiques sont réelles et respectables. Mais elles ne constituent pas, par elles-mêmes, une organisation politique autonome. Elles prouvent une capacité de survie collective, pas une capacité collective de décision. Voilà le glissement décisif : la survie populaire est présentée comme organisation politique afin de masquer l’absence de cette dernière. Et dans ce vide, la figure devient nécessaire : elle permet à LFI de faire croire que les quartiers sont présents comme force politique alors qu’ils le sont surtout sous la forme de profils sélectionnés.

Le médiateur de radicalité

La figure produite par ce mécanisme n’est pas exactement le vieux médiateur. Le médiateur classique disait aux quartiers de se calmer, que les institutions allaient entendre. Le médiateur de radicalité dit autre chose : votre colère est légitime, Fanon l’avait compris, et LFI peut lui donner un débouché. Il ne modère pas forcément le discours. Mais il maintient la dépendance organisationnelle.

Le médiateur de radicalité transforme une expérience populaire diffuse en discours de rupture, puis ramène ce discours vers une structure centrale que cette base populaire ne contrôle pas. La radicalité est conservée comme langage ; elle est neutralisée comme organisation. Le cadre populaire travaille à construire des structures capables de se passer progressivement de lui. Le médiateur de radicalité devient nécessaire parce que ces structures n’existent pas.

Fanon comme test pratique

Le paradoxe est là : tout cet écosystème parle beaucoup de Fanon. Mais Fanon n’est pas seulement l’auteur que l’on cite pour donner de la profondeur à un discours sur les quartiers. Il est aussi celui qui avertit contre les cadres, les bourgeoisies nationales et les partis qui prétendent parler du peuple tout en l’immobilisant.

Citer Fanon ne protège pas de la médiation. On peut le citer et devenir exactement ce qu’il nous demandait d’analyser : une couche qui interprète le peuple, parle de son auto-organisation, mais ne construit pas son pouvoir réel. Fanon ne demande pas seulement si l’on est du bon côté. Il demande quelle fonction on occupe dans le rapport entre les masses et le pouvoir.

Le test fanonien appliqué ici est simple : après la scène, reste-t-il une organisation populaire plus forte, ou seulement une figure plus visible ? S’il ne reste qu’une vidéo, une figure et une preuve supplémentaire que LFI aurait compris les quartiers, alors Fanon n’a pas été appliqué. Il a été utilisé.

Conclusion

Rien de tout cela ne relève du complot. Le mécanisme est plus froid et plus banal : une gauche institutionnelle en manque de légitimité populaire cherche des visages capables de la lui fournir. La figure grenobloise n’a rien décidé de tout cela, et ce n’est pas son procès qu’il faut faire. Elle rend visible un mécanisme qui la dépasse.

C’est ici que la formule de Houria se retourne. Elle disait : Mélenchon est notre butin de guerre. Mais un butin de guerre, ce n’est pas seulement ce que l’on prend à l’adversaire. C’est aussi ce que l’adversaire vous prend sans violence apparente, simplement parce que vous n’avez pas construit la force capable de le garder. Voilà pourquoi le butin de guerre, ce n’est peut-être pas Mélenchon. Le butin de guerre, c’est nous.

Tant que nous n’aurons pas construit une organisation capable de nous porter collectivement, les quartiers seront mis en scène, représentés et transformés en votes. Mais ils ne seront pas encore une puissance. Et Fanon, qu’on cite tant, n’a jamais demandé aux damnés de devenir de bons symboles. Il leur demandait de devenir une force.

Ibn Lénine


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