On m’a souvent reproché mon insolence.
À l’école, déjà.
Je posais trop de questions.
Ou peut-être une seule, mais la mauvaise.
Celle qui oblige l’adulte à descendre de son estrade pour redevenir un homme simple.
Alors il ne répondait pas.
Il parlait de mon ton.
Plus tard, ce fut la police.
Ils me demandaient de rester calme alors qu’ils étaient venus troubler ma tranquillité. Ils exigeaient le respect avec cette manière bien particulière de vous manquez de respect.
Je répondais.
Ils parlaient encore de mon ton.
Mais aussi les racistes du travail. Des gens propres sur eux et polies. Des gens civilisés, paraît-il. Ils ne disent jamais exactement ce qu’ils pensent. Ils préfèrent les mots qui ne laissent aucune trace.
Posture.
Communication.
Savoir-être.
Agressivité.
Le racisme moderne porte une chemise repassée et ne hausse jamais la voix.
Il vous humilie calmement, puis s’étonne que votre colère fasse du bruit.
Et puis il y a le milieu militant.
Là aussi, on me parle de mon ton.
Cela pourrait presque faire rire.
Des gens qui prétendent vouloir renverser l’ordre du monde, mais qui tremblent dès qu’une voix dépasse du rang. Des révolutionnaires de réunion, des insurgés de compte rendu, des bureaucrates de la radicalité qui rêvent de briser toutes les chaînes, sauf celles qui attachent leurs petites certitudes.
Ils parlent d’horizontalité, mais supportent mal qu’on ne s’allonge pas devant eux.
Ils parlent de libérer la parole, puis organisent le boycott dès qu’elle devient inconfortable. Ils veulent des colères propres, des révoltes ponctuelles, des désaccords qui lèvent la main avant de s’exprimer.
Dans leurs assemblées aussi, le fond disparaît derrière la forme.
On ne répond pas à la critique.
On explique qu’elle aurait pu être formulée autrement.
Avec davantage de douceur.
Au bon moment.
Dans le bon espace.
En respectant les sensibilités.
Jamais le bon moment.
Jamais le bon endroit.
Toujours une raison de remettre la vérité à demain.
Certains militants ressemblent étrangement aux institutions qu’ils prétendent combattre. Ils ont remplacé le règlement intérieur par une charte, le supérieur hiérarchique par un cercle de coordination et le procès-verbal par un compte rendu.
Mais la vieille police du langage est toujours là.
Elle a simplement changé de vocabulaire.
Bizarrement, tous ces gens se ressemblent.
Ils ne répondent jamais sur le fond.
Jamais.
Je pourrais leur montrer la plaie, ils critiqueraient la manière dont le sang coule. Je pourrais leur apporter la vérité entre mes mains, ils me demanderaient pourquoi mes doigts sont sales.
Le fond les effraie.
Alors ils se réfugient dans la forme comme les cafards sous les meubles lorsque la lumière s’allume.
« Ce n’est pas ce que tu dis, c’est la manière dont tu le dis. »
Cette phrase m’a toujours suivi.
Elle s’est accrochée à moi comme une vieille malédiction. Elle était dans les salles de classe, dans les commissariats, dans les bureaux et dans les assemblées militantes. Toujours la même bouche, mais jamais le même visage.
Parfois, je me demande ce qu’ils attendaient de moi.
Que je transforme ma colère en poésie pour qu’elle soit plus agréable à lire ?
Que je parfume leur merde avant de leur demander pourquoi elle empeste ?
Que je baisse les yeux ?
La question est mal posée.
Je sais très bien ce qu’ils attendaient.
Ils voulaient que je demande l’autorisation d’exister.
Je suis Grenoblois.
J’ai grandi à Jouhaux. Un quartier que certains traversent les vitres fermées.
J’y ai appris une chose simple :
Le respect ne se réclame pas après avoir humilié quelqu’un.
J’y ai appris aussi que les mots polis ne sont pas toujours propres. Certains sourires cachent mieux la haine qu’une cagoule. Certaines voix calmes ont détruit davantage de vies que tous les cris des damnés.
Mais c’est toujours notre colère qu’ils trouvent violente.
Jamais leur mépris.
Nous devrions souffrir en silence.
Être discriminés avec élégance.
Être contrôlés avec dignité.
Être humiliés sans faire d’histoires.
Être trahis politiquement avec camaraderie.
Il faudrait presque les remercier.
Merci de ne pas avoir répondu à ma question.
Merci d’avoir transformé mon désaccord en problème de comportement.
Merci de m’avoir rappelé que la vérité doit porter une cravate pour être entendue.
Merci de m’avoir appris qu’elle doit parfois enfiler un tee-shirt militant pour être enterrée entre camarades.
Mais je n’ai jamais aimé les cravates.
Elles ressemblent trop à des cordes.
Alors oui, je suis insolent.
Non pas parce que je me crois supérieur.
Je suis insolent parce que je vous vois.
Je vois vos petites lâchetés. Vos phrases préparées. Vos indignations de théâtre. Je vois cette peur qui traverse votre regard lorsqu’un homme que vous aviez déjà classé refuse soudain de jouer le rôle prévu.
Vous auriez préféré un figurant.
Vous avez trouvé une question.
Et la question vous poursuit.
Elle vous suit jusque dans vos réunions, se cache dans vos comptes rendus, s’assoit à côté de vous lorsque vous essayez de dormir. Vous pouvez parler de mon ton autant que vous le désirez, elle restera là.
Pourquoi ne répondez-vous jamais sur le fond ?
Peut-être parce qu’il n’y a rien derrière vos mots.
Rien.
Si ce n’est cette vieille médiocrité qui se transmet de génération en génération en se faisant passer pour l’autorité, la responsabilité ou la stratégie.
L’insolence n’est pas une insulte.
Elle est le nom que vous donnez à la dignité lorsqu’elle refuse de ramper.
Elle est le bruit d’une chaîne qui casse.
Elle est l’homme qui refuse de mourir doucement pour préserver votre tranquillité.
Elle est aussi le camarade qui refuse de confondre la discipline collective avec le silence des désaccords.
Alors gardez vos leçons.
Gardez votre calme de cimetière.
Gardez votre politesse de fossoyeurs.
Gardez vos grands principes, vos petites carrières, vos postures révolutionnaires et vos consciences en plastique.
Moi, je garderai mon ton.
Parce qu’il est à moi.
Il porte l’enfant que vous n’avez jamais réussi à faire taire.
Et puisqu’après toutes ces années vous refusez encore de répondre sur le fond, je vais vous répondre sur la forme.
Mangez vos morts.
Ibn Lénine.
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